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mardi 21 juin 2016

Littératie numérique : les ados à l'épreuve



J'ai assisté aujourd'hui à une scène à la fois ubuesque de mon point de vue, et pourtant parfaitement courante, qui démontre à quel point nos ados sont ignorants de la technologie qui les entoure. Cette scène étant parfois carrément cocasse, je m'en vais donc vous la conter.

Aujourd'hui, Sarah (*) et ses copines débarquent à l'espace numérique. Sarah a 12 ans, elle a perdu sa carte de bibliothèque, on vient de la lui remplacer. Elle est rigolote et souriante. Elle a besoin d'un accès aux PC.
Pas de problème, mais il faut que j'enregistre sa nouvelle carte dans le système de gestion de l'EPN (oui, ce n'est pas automatique, c'est nul). Ça prend un peu de temps.
Elle veut créer un document et faire des impressions, mais elle a oublié ses cartes d'impression à la maison.
Vu que la maison ne fait pas de crédit d'impression, je lui propose d'enregistrer son document sur une clé USB.
Elle n'en a pas ; moi non plus.

Je lui dis de se connecter à sa boîte mail, en vue de lui expliquer le fonctionnement du Cloud (Google Drive, One Drive et consort).

Une de ses copines lui explique comment saisir un terme dans le moteur de recherche pour aller sur le site de son fournisseur de messagerie. Elle n'avait aucune idée de la façon d'y arriver...

[sourires en coin]

Au moment de se connecter, elle se rend compte qu'elle ne connait pas son mot de passe. Et pour cause, m'explique-t-elle, avec son smartphone, elle est connectée en permanence, et n'a jamais eu à rentrer son mot de passe qu'une seule fois.

[pouffements]

Après plusieurs tentatives infructueuses, elle se décide, sur mon conseil, à faire appel au service des mots de passe oubliés. Le système lui demande une adresse de secours. Elle n'en a pas.

[re-pouffements]

Le système passe à une autre question, et lui demande son numéro de téléphone. Hélas, le morceau de numéro qu'il indique fait prendre conscience à Sarah qu'elle a changé de numéro de téléphone depuis. Impossible de récupérer le code envoyé par SMS.

[ricanements]

Toujours sur mon conseil, elle décide d'indiquer l'adresse mail d'une de ses copines comme adresse de secours pour récupérer le code.
Sa copine va sur sa messagerie. Elle connait son mot de passe, elle !

[ça rigole sec]
 
Mais le système bloque la bonne samaritaine : elle se connecte depuis une adresse IP inhabituelle, alors il lui demande une adresse de messagerie de secours ou un numéro de portable pour sécuriser sa connexion. Elle n'a pas son portable sur elle (donc pas possible d'avoir le code) et n'a pas d'adresse de messagerie de secours.

[fou-rire en vue]

En désespoir de cause, sur mes conseils, Sarah ouvre une nouvelle adresse de messagerie, pour laquelle elle note cette fois son mot de passe. Ça lui prend un certain temps.

Le compte de messagerie est ouvert, Alléluia !
30 minutes ont passé depuis l'arrivée des filles.

A partir de là, je lui ouvre une page du Cloud associé à son compte. Je lui explique qu'il est lié à son nouveau compte de messagerie. Puis je lui ouvre un document texte, lui montre comment enregistrer le document sous son Cloud directement - je lui ai aussi montré comment le faire en ligne, mais elle n'est pas coutumière de l'interface.
Elle ne comprend pas le lien entre les deux, ni comment fonctionne l'accès au document qu'elle veut créer.
Je lui crée un petit schéma scénographique avec la souris du PC, son téléphone et sa carte de bibliothèque pour lui expliquer le principe du serveur accessible par connexion internet, de quelque lieu et appareil que ce soit. [oui, ça n'a pas l'air évident, comme ça, mais j'aurais pris des oranges, des pommes et des bananes, c'était tout aussi visuel].

Elle comprend. Elle s'extasie. Elle a vu la Lumière.
Elle va pouvoir se connecter à son document même depuis le Bled !

On a bien rigolé.

Mais je suis désespérée de voir à quel point les gosses n'ont rien compris. Et quand j'essayais de leur expliquer, Sarah me disait : « nan, mais madame, ch'ui nulle en techno. »
Ce qui signifie certainement une ou plusieurs choses :
  • j'explique de façon trop didactique, pas assez fun,
  • j'ai une tronche de prof,
  • ces filles associent déjà la techno au champs de compétence des garçons, ce qui a le don de m'agacer au plus haut point (oui, ceux qui n'auront pas encore remarqué que j'essaie de combattre le sexisme dès que je le rencontre ont quelques soucis d'acuité visuelle)
  • elle n'ont jamais, jamais été formées à l'informatique de base.
Bien qu'il soit certain que quelques unes des premières réponses soient justes (pour ce qui est de ma tronche... Bon. Pas de commentaires), je suis sûre que la dernière est malheureusement trop vraie.

Sarah ouvre des comptes sur le web comme on mange des petits pains au chocolat (ou des chocolatines, oui, je sais, c'est selon votre situation géographique), ou comme elle perd ses cartes de bibliothèque, et dont elle oublie aussi sec les mots de passe.

Sarah laisse des traces d'elle, de sa jeunesse et de son insouciance partout sur la toile.

Sarah ne sait pas que pour se protéger, elle doit éviter de donner trop de détails personnels lorsqu'elle ouvre un compte.

Sarah ne comprend pas ce qu'est un logiciel ni une application. Ni ce qu'est un document.

Sarah ne sait pas ce qu'est un serveur, ni à quoi ça sert.

Sarah visualise encore moins la relation entre les serveur et les clients, ne comprend pas qu'un client peut être indifféremment un PC, une tablette ou un smartphone.


Sarah incarne nos jeunes ados : des êtres ultra connectés, avec leurs smartphones ouverts en permanence sur Snapchat et consort, et qui n'ont pas le commencement d'une idée sur l'origine et le fonctionnement de ces applis.

Arthur C. Clake disait : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. »

Et bien, pour Sarah et ses amies, le numérique, c'est de la magie.



* j'ai bien entendu modifié le nom de la demoiselle

mercredi 20 janvier 2016

Le Web, les communs et la politique : un dialogue de sourds

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2e/World_wide_web.jpg
Source : Wikimedia

L'actualité numérique est pleine de surprises, ces derniers temps. C'est un peu comme le nombre de personnalités décédées depuis le début du mois de janvier : un véritable festival. Et c'est malheureusement tout aussi affligeant.
(Oui, bon, j'avoue être plus touchée par la mort de Michel Galabru que par celle de Pierre Boulez. Désolée. Mais rien n'arrive à la cheville de la tristesse que j'ai ressentie à l'annonce de la mort de Bertrand Calenge).


Interdiction des liens hypertextes


J'apprends aujourd'hui que des députés veulent proposer un amendement à la loi en cours de débat sur le numérique. A lire ici. Ils proposent d'interdire l'établissement des liens hypertexte « sauf autorisation des ayants droit des contenus vers lesquels ils pointent ».


Et donc, il y a des députés qui ne connaissent pas l'histoire d'Internet (ou, « de l'internet », pardon. Ils n'ont vraiment que ça à foutre au parlement....) et plus particulièrement de la naissance du World Wide Web. Ce sont les liens hypertextes qui ont créé le Web, demandez à Tim Berners-Lee
Donc, ce que veulent ces députés, c'est la fin du Web. Soit disant pour protéger les droits d'auteur. Pour imposer un droit voisin, surtout, et monnayer l'accès aux contenus. 
Bref, bye bye la toile mondiale, bonjour les murs.

Le ministère contre les communs de la connaissance


Ce sont les mêmes députés qui lisent la recommandation du ministère de la Culture et de la Communication pour ne surtout pas privilégier les communs, communiqué à lire in extenso sur le site de la Quadrature du net. 
Grosso modo, le ministère explique aux députés que la création d'un domaine commun informationnel est, je cite « inutile, dangereuse, et inopportune ». 
Alors même que ses missions sont, je cite toujours « de rendre accessibles au plus grand nombre les œuvres capitales de l'humanité ». (source)

Une petite info, cher ministère de la Culture : « le 30 avril 1993, le CERN a mis le logiciel du World Wide Web dans le domaine public. Puis il a émis la version suivante de l’application sous licence libre afin d’accélérer sa diffusion. En donnant libre accès au logiciel nécessaire pour faire fonctionner un serveur web, ainsi qu’au navigateur et à la bibliothèque de codes associés, il a permis à la Toile de se tisser. » (source)
L'incohérence, ça vous parle ? Comme le dit très bien Neil Jomunsi :

Droits d'auteurs et domaine public


Pour ceux qui n'auraient pas suivi le feuilleton, Olivier Ertzscheid, maître de conférence en sciences de l'information, qui tient un blog très intéressant, s'en prend plein la tête depuis plusieurs semaines par le fonds Anne-Frank parce qu'il promeut l'entrée (ou l'élévation, au choix) du journal d'Anne Frank dans le domaine public. 
Et oui, notre petite Anne, qui a ému plusieurs générations de lecteurs avec son blog d'époque, est morte il y a 70 ans dans un camp de concentration. 
Mais le fonds veut faire admettre que son père Otto est co-auteur de l'oeuvre, et que son entrée dans le domaine public doit donc attendre 70 ans après sa mort à lui. Soit dans 40 ans.
Et donc notre maître de Conf' s'est pris des lettres de mise en demeure dans la tête et ne reçoit aucun soutien officiel. Surtout pas du ministère. Mais heureusement, l'honneur du métier est sauf, il en a de l'ABF.


Clavier adapté au français


Ce même ministère qui veut inventer un clavier plus adapté à la langue française que l'Azerty, alors même que ce clavier adapté existe déjà. Il s'appelle le bépo. C'est Slate qui nous le rappelle
Ou comment gâcher nos impôts avec en voulant créer des trucs inutiles au lieu de favoriser la diffusion de ce qui existe déjà.


PNB, le droit de prêt en bibliothèque


L'immobilisme forcené du ministère en ce qui concerne le droit de prêt numérique en bibliothèque se résume ainsi : chères bibliothèques, demerden sie sich avec vos amis les éditeurs qui pompent les ressources publiques avec des conditions et des tarifs prohibitifs. PNB, ce n'est viable que pour les plus grosses bibliothèques. Qui sont aussi les plus rares sur le territoire français.
Ce positionnement est dénoncé par l'ABF dans un communiqué, auquel la ministre a répondu. J'en rigole encore (jaune).
Je considère que c'est un non-sens absolu de refuser de faire pour les livres numériques ce qui a été fait pour les livres imprimés, à savoir créer par la voie législative une exception au droit d'auteur pour permettre aux bibliothèques de faire leur travail.


Bref, tu l'auras compris, cher lecteur, je suis très remontée contre le ministère de la culture et de la communication, et contre nos députés qui ne comprennent rien aux enjeux du numérique - ou qui décident de ne pas s'en mêler, de peur de faire le jeu de la majorité.
Vive la courte vue, l'opportunisme et la non gouvernance. 
A quoi sert un gouvernement qui ne gouverne pas, mais se contente de choisir quel lobby économique favoriser ?

Bon, je retourne dans ma tanière, où je vais me terrer pendant quelques mois. Bon courage, les gens, on est gouverné par des incapables (et je suis polie, comme le dit si bien Olivier Ertzscheid).

samedi 20 juin 2015

Le beurre, l'argent du beurre et le cul de la crémière

Cher lecteur, aujourd'hui, je vais te parler d'un truc qui m'énerve grave. Mais grave.
Oui, c'est mon vilain défaut : je râle beaucoup en ces lieux.


Avec le congrès de l'ABF à Strasbourg la semaine dernière, où l'on parlait des bibliothèques en tension, quelques articles sont parus qui tirent la sonnette d'alarme : les collectivités commençant à manquer sérieusement de moyens, elles ont tendance à prendre les bibliothèques pour des fusibles. Je t'invite à lire cet article de Livres Hebdo, ainsi que cet article d'Archimag sur la question.
C'est une évidence : l'effet bénéfique de l'activité des bibliothèques sur un territoire est très long à évaluer, beaucoup, beaucoup plus long qu'une durée de mandat électoral. Pendant ce temps, les recettes publiques fluctuent très vite, et trop souvent vers le bas. Bref, les bibliothèques sont les boucs émissaires idéaux.

C'est un constat amer pour la lecture publique en France, mais tant qu'on n'a pas de solution, on essaie d'être pragmatique et de faire avec. Et donc, de redéfinir les objectifs en fonction des moyens. Si les moyens baissent, les objectifs diminuent. C'est mathématique.

Sauf que bizarrement, nous connaissons tous, nous bibliothécaires, des cas où la logique mathématique est mise en échec par la logique politique.

Aujourd'hui, ami lecteur, je vais donc te citer en exemple un cas concret qui, lorsque j'en ai pris connaissance, m'a mise hors de moi. Quand je dis que je suis atrabilaire...

En  2014, une petite bibliothèque perd un temps plein : une bibliothécaire part vers d'autres contrées, et la collectivité refuse de la remplacer, afin de faire des économies sur un budget en crise. Très difficile à avaler, vu que la bibliothécaire partie avait des compétences uniques dans l'équipe.
Mais soit. L'argent public ne pousse pas sous le sabot d'un cheval.
En 2015, une autre bibliothécaire du même établissement part 6 mois pour cause de maternité. Et oui, ces fichues bonnes femmes, hein... Quelle idée de faire des gosses et de ne pas être capable de les pondre en 2 semaines ! Bref, annonce faite de sa grossesse, l'équipe apprend qu'elle ne sera pas remplacée durant son absence. Un temps plein en moins sur la moitié de l'année. Elle aussi a des compétences importantes pour l'équipe. M'enfin, on s'en fout, hein, il y a des indispensables plein les cimetières.

Malgré tout, l'équipe, pleine de bonne volonté, a réfléchi depuis quelques temps à un problème de service public et propose un projet à la ville : ne plus fermer la bibliothèque durant l'été, afin de ne pas léser les habitants qui ne partent pas, avec en échange un aménagement horaire qui diminue le nombre de jours d'ouverture par semaine. 

Plusieurs objectifs parallèles sont en jeu :
- sur la totalité de la saison, le nombre d'heures d'ouverture au public augmente significativement et la bibliothèque propose une continuité dans le service public : deux objectifs orientés public
- la réduction du nombre de jours d'ouverture par semaine autorise l'ouverture de petits chantiers, jusqu'ici impossible, qui visent à améliorer la lisibilité des services de la bibliothèque auprès du public (reprise de signalétique, réorganisations spatiales, inventaires partiels, projets divers, etc.) : un objectif interne dont la finalité va au service public.
Cette réduction du nombre de jours offre également un moyen de faciliter la gestion des congés estivaux. Jusque là tous les agents prenaient leurs vacances pendant la fermeture de la bibliothèque (congés imposés), mais avec la nouvelle proposition, les 3 semaines obligatoires doivent désormais se tuiler harmonieusement sur toute la période estivale. D'où la nécessité d'alléger un peu les activités qui mobilisent beaucoup de personnel.
 
Cette proposition, je le répète, vient des bibliothécaires eux-mêmes. Des professionnels responsables et concernés, on peut le supposer, qui ont pensé à tout en fonction des moyens dont ils savent disposer.

Alors, attention, ami lecteur, sois bien attentif à la résolution de cette affaire : la collectivité accepte avec joie et empressement la proposition visant à ouvrir la bibliothèque tout l'été, avec mise en oeuvre immédiate.
Et refuse tout net "pour des raisons de service public" celle de diminuer le nombre de jours d'ouverture.
Mais elle ne s'arrête pas en si bon chemin : alors même que l'équipe souffre cet été d'un sous-effectif flagrant, elle exige des bibliothécaires que le seul jour où la bibliothèque est fermée au public, deux agents soient envoyés pour la première fois sur une nouvelle animation hors les murs, chaque semaine durant tout l'été. 
Non seulement l'objectif interne tombe à l'eau, mais le travail des bibliothécaires est alourdi par cette nouvelle mission. Sans contrepartie, hein, il n'y a pas d'embauche estivale.

Dis-moi, ami lecteur, où est la logique ? Moins de personnel, plus de services... Comment veux-tu que les bibliothécaires vivent bien cette situation ? Qu'ils se sentent soutenus, écoutés et encouragés dans leurs initiatives quand on les "remercie" de cette façon ? Est-il humainement possible de ne pas se sentir exploité, floué, et méprisé ? Pour parler cru, de ne pas être pris pour des cons, quand on voit les abysses qui se creusent entre les objectifs et les moyens ?

Moi, en tout cas, je crois que si j'étais à leur place, je jetterai l'éponge. Mais heureusement, je ne suis un exemple pour personne...

Les bibliothèques en tension ? Oui, et pas loin de l'explosion. Il n'y a qu'à voir le nombre de bibliothèques qui se mettent en grève depuis quelques temps. C'est la première fois depuis longtemps qu'une telle vague se produit. A la lumière du petit exemple que je viens de donner, encore loin de situations tellement plus dramatiques ailleurs, il ne faut pas s'en étonner.

Je te renvoie, ami lecteur, vers ce manifeste que l'ABF a mis en ligne tout récemment et qui explique une fois encore à quel point il est important de ne pas laisser tomber les bibliothèques -  et les bibliothécaires. Il rappelle, entre autres que « Diminuer les effectifs c’est réduire les services rendus à la population » et que « La qualité des services rendus est notamment conditionnée par l’emploi de personnels qualifiés.»

A bon entendeur, salut.


mercredi 1 avril 2015

A quoi peuvent bien servir les collections dans les bibliothèques territoriales du 21e siècle ?


https://interpretelsf.files.wordpress.com/2013/06/couteau-suisse-multifonction-victorinox-ranger.jpg
Les missions des bibliothèques du XXIe siècle ont considérablement évolué. 

De nos jours, une bibliothèque municipale ou intercommunale n'est plus une épicerie à livres, dans laquelle on entre, on se sert et on repart. C'est un lieu de rencontres, de services et d'échanges (oui, il y a des toilettes pour faire pipi, mais pas seulement).

Je vais citer - une nouvelle fois - Anne-Gaëlle Gaudion, bibliothécaire de la région parisienne, qui postait récemment le message suivant sur un réseau social à propos de ce que devaient être ces missions : 
« ... (ne plus être des bibliothèques de prêt, mais des bibliothèques de loisirs et/ou des bibliothèques inclusives, tout en intégrant la dimension numérique). Je rencontre malheureusement trop souvent des bibliothécaires qui ne veulent pas qu'on touche à leurs collections imprimées alors qu'une minorité les consultent et les empruntent ... »
Source : Facebook
 
Je suis en grande partie d'accord avec cette assertion. Les collections en bibliothèque territoriale n'ont pas à être conservées ad vitam æternam pour le seul principe de leur existence. Ne serait-ce que parce que d'autres bibliothèques se chargent de la conservation (la Bibliothèque Nationale de France, ses Pôles associés et les bibliothèques patrimoniales).

Et même, pour aller plus loin, voyons donc cette citation tirée d'un forum bien connu :


« Est-il suffisant pour un musée, une bibliothèque ou un centre d'archives de posséder une collection importante de documents ou d'objets d'art pour atteindre le public le plus large ? »


En réponse à cette question, Bernard Majour, contributeur bien connu d'Agorabib et commentateur émérite sur un certain nombre de blogs professionnels, répond :
 
« Ce n'est pas la collection importante de documents ou d'objets qu'il faut prendre en compte, mais la qualité de l'équipe en charge de cette collection. »  
Source : Agorabib



Une réponse que j'approuve absolument. Je l'ai assez répété ici ou : c'est le bibliothécaire qui fait la qualité du service, pas le contenu de la bibliothèque.

Mais dans ce cas, à quoi cela peut-il bien servir de continuer à prendre soin des collections dans une bibliothèque aujourd'hui ?

Dans un article précédent, en commentaires, j'ai dit à un·e internaute que l'important n'était pas forcément la quantité de documents que nous mettions à disposition des usagers, mais leur pertinence. Pour une raison toute simple : la quantité ne dépend pas de nous, puisque nous ne sommes pas les bailleurs de fond (quoi qu'on en aie, mais c'est un autre sujet...). En revanche, la pertinence est entièrement de notre ressort.

La collection, c'est un outil, pas une finalité. Cet outil sert à rendre des services aux usagers. C'est un outil parmi d'autres, qui aide le bibliothécaire à effectuer ses missions.

La collection étant un outil, elle nécessite de l'entretien. Comme une voiture ou une presse à injecter. Notre rôle est d'en prendre soin. L'affûter, pour la rendre plus tranchante. La rénover, toujours. La gratter et la polir pour enlever la rouille et faire en sorte qu'elle revienne moins vite. Augmenter son efficience en la rendant aussi multifonction que possible. Bref, nous devons nous en occuper, car un outil rouillé, ébréché et vieillot ne sert plus à personne. Et devient, pour le coup, bon à jeter.

Je prends la peine de préciser cela car la tendance lourde des bibliothèques territoriales aujourd'hui est de passer la majeure partie de son temps de travail sur les autres missions : programmation culturelle, co-construction de projets, accueils et intervention auprès des groupes spécifiques, services diversifiés aux publics durant les heures d'ouverture, qui sont toujours plus étendues (qui n'a pas entendu parler de l'amendement d'Aurélie Filipetti sur l'ouverture des bibliothèques le dimanche introduit dans la loi Macron ?). Cette tendance répond à une nécessité, aucun doute là dessus.

Mais ce que je déplore, moi, c'est que le temps passé à travailler sur les collections s'est tellement réduit dans les équipes de bibliothécaires que lesdites collections finissent par devenir en grande partie inutiles, car inutilisées, faute de pertinence et d'adaptation aux besoins réels des publics. 
Alors même que les outils de gestion de collection, nos fameux SIGB, sont de plus en plus performants et nous permettent de faire des miracles difficiles à réaliser il y a encore dix ans.

Je considère que cette propension à l'inutilité ne provient pas de la nature des supports, qu'ils soient papiers ou numériques, et encore moins du désintérêt supposé des lecteurs pour les fonds d'une bibliothèque.
Le lecteur est intéressé par ce qui lui parle, ce qui lui est utile. Si la médiathèque lui propose des services qui entrent dans cette catégorie, quel que soit le support de médiation du service, il sera intéressé. Le tout est de lui proposer une ressource pertinente, qui réponde rapidement et exactement à ses attentes, exprimées ou non.
Si on met dans les mains d'un môme qui cherche des infos sur l'histoire des mathématiques un livre, ouvert au chapitre qui parle de cela, il passera par dessus sa répulsion instinctive du support papier* pour lire le contenu, parce qu'il contient la réponse à sa question.

Bref, on pourrait se dire que je sors tout droit des années 1970 ou 1980, à donner l'impression de m'orienter collections plutôt que publics. En tout cas, je sais que c'est ainsi que je suis perçue par mes supérieurs hiérarchiques, pourtant plus âgés que moi (oui, je suis la plus jeune de mon équipe). Pourtant, j'ai beau m'interroger sur mes pratiques, je n'ai pas la sensation d'être à côté de la plaque, parce que quand je m'occupe de mes collections - enfin, quand j'ai le temps - , je pense d'abord et avant tout à mon public, réel et potentiel.

Alors, dis moi, cher lecteur, qu'en penses-tu ? Suis-je, ou ne suis-je pas [à côté de la plaque] ?




* ne riez pas, j'ai rencontré ce cas récemment chez une collégienne qui a presque sursauté d'horreur à l'idée d'ouvrir un livre en papier pour ses recherches. D'ailleurs, un collègue a tiré profit de cette anecdote pour écrire un article très intéressant sur la recherche d'informations validées sur Internet.

samedi 26 juillet 2014

Acquisitions des compétences : billet de (mauvaise) humeur


Dans le monde, il y a des gens intelligents. 
Et puis, il y a moi.
S'il m'arrive parfois d'avoir des éclairs de lucidité, je suis aussi capable de devenir une insupportable pécore, hautaine, prétentieuse et condescendante. Foncièrement stupide. Si, si.
Tout simplement parce que je n'arrive plus à supporter que la majorité de mes collègues ne maitrisent pas les bases du métier.

Quand je parle de bases, je parle de bases.
Faire une recherche documentaire en connaissant l'usage et l'utilité des troncatures, des opérateurs booléens, des vedettes matière, les filtres. En sachant ce qu'est le bruit et le silence, comment on y arrive et vers quoi il vaut mieux tendre en fonction de la recherche que l'on fait.
Savoir expliquer aux usagers comment utiliser un catalogue informatisé, un portail, ce qu'ils peuvent y faire.
Couvrir un livre. Oui, j'ai une collègue qui est incapable de faire cela après plusieurs années de travail en bib. Pas faute d'avoir essayé de lui apprendre.
Je ne parle pas de veille ou de politique documentaire, de programmation culturelle et de partenariats, hein. Juste la base.

Bref, ces gens qui ne savent rien, je commence toujours par les encourager, les aider, les former, les supporter (dans tous les sens du terme), mais à la fin, je n'en peux plus. 
Parce qu'on n'arrive pas à avancer. Le moindre chantier qui, dans une équipe de bibliothécaires de métier, prendrait une semaine, peut se transformer en usine à gaz de plusieurs mois, tout simplement parce que la moitié de l'équipe ne sait pas de quoi on parle, et encore moins pourquoi on le fait.
Je deviens une espèce de monstre de glaciale indifférence qui, de l'avis général - même le mien - se croit tout droit sorti de la cuisse de Jupiter. Incapable de s'adapter aux champs d'intérêts et aux compétences propres de mes collègues. Cela parce que nous ne parlons tout simplement pas le même langage.

Je dois m'adapter ? Oui, bien sûr. Mais pourquoi serait-ce toujours et systématiquement à moi de faire le chemin ? Suis-je donc dans mon tort de considérer comme normal que les bibliothécaires doivent savoir faire un travail de bibliothécaire ?

Je ne parle pas des autres corps de métier intégrés volontairement dans les bib, dont les missions ne sont pas les mêmes. 
Je parle de ceux, évoqués dans cet article, qui sont parachutés en bib sans savoir ce qui les y attend, en lieu et place de professionnels.

En tenant ce discours, j'ai l'impression d'incarner une mouvance traditionaliste, régressive et réactionnaire de notre métier. Le FN des bibliothèques, quoi. 
Cela me rend malade. Parce que je ne suis pas FhaiNeuse. 
Je sais, d'expérience, tout le bien que peut apporter un collègue issu d'un autre métier.
Mais trop, c'est trop.

Si sur ma fiche de poste, comme sur celles de mes confrères et consoeurs expérimentés, il était indiqué que nous passons 20% de notre temps de travail à former nos collègues débutants, je me porterai mieux, mes collègues se porteraient mieux, les services que l'on rend au public se porteraient mieux. Tout le monde serait content.
Sauf que, quelle bibliothèque aujourd'hui peut s'offrir le luxe de payer un bibliothécaire à former ses collègues en continu ? Laissez-moi répondre : à peu près aucune.

Aujourd'hui, je suis découragée. Je n'ai plus envie de travailler en bibliothèque.
Je me déteste, pour les sentiments que j'éprouve envers des gens qui n'ont rien fait de mal (ils n'ont juste rien fait).
Je suis détestée, parce que je ne peux pas m'empêcher de dire ce que je pense du manque de qualifications de mes collègues. Il ne s'agit ni de les insulter personnellement, ni de les rabaisser, mais de souligner, à chaque fois, à quel point on manque de compétences et combien cela coûte au service rendu à la population.

Bref, vous l'aurez compris, ce billet est un ramassis des pleurnicheries d'une fille qui se lamente sur son sort. Passez donc votre chemin.
Ah, c'est fini ? Tant pis pour vous... ;)



Pour s'informer un peu plus intelligemment sur la question de l'acquisition des compétences en bibliothèque, je vous conseille différentes ressources venues tout droit du dernier congrès de l'ABF, dont le thème était justement « Nouveaux profils, nouvelles compétences » :
  • la présentation slideshare de Dominique Lahary sur "Le métier, les métiers, les formations pour être bibliothécaire", éclairante sur la stupidité abyssale des modalités d'accès aux métiers des bibliothèques,
  • la vidéo de la conférence intitulée Comment acquérir les compétences, avec de gros morceaux d'Anne-Gaëlle Gaudion et son extraordinaire sens pratique dedans, pour faire acquérir des compétences en jeu vidéo aux bibliothécaires qui n'y connaissent rien,
  • ainsi que la table ronde animée par Lionel Dujol (Lioneeeeeeel !*) dans « Les sujets qui fâchent », La politisation des rapports professionnels, où de nombreuses personnes ont témoigné de leurs expériences parfois ubuesques dans leurs rapports avec les politiques, et aussi aux solutions qu'ils ont pu trouver. A 1h 13mn et 20 secondes, les voyeurs (ou plutôt entendeurs), pourront d'ailleurs voir à quoi je ressemble. Vocalement.

*ceci est le cri de la Bouille dans la nuit, à la recherche d'une médiation numérique digne de ce nom en bibliothèque

lundi 14 juillet 2014

La vision bleue : une débutante au congrès de l'ABF

 


La bleue, c'est moi
J'étais une bleue. Une chaste pucelle. Une vierge (pas vraiment effarouchée).

Et, pauvre de moi, je suis allée au congrès de l'ABF. 
Pas l'Association des Brasseurs Français, non. L'Association des Bibliothécaires de France. Quoique par certains aspects, hein... (Mais j'y reviendrai) (à ces aspects) (si, j'insiste).

Donc, en cet an de grâce 2014 après le type qui n'est même pas né cette année là (c'était en - 3 ou 4 , d'après les sources), du 19 au 21 juin, le 60e congrès annuel de l'ABF s'est déroulé à Paris intra-muros, in extremis : 20 mètres plus loin, on était à Issy-les-Moulineaux.

Je suis membre de l'ABF, on m'a dit que c'était bien. Et j'avais eu grave les boules de ne pas pouvoir y mettre les pieds l'an dernier alors que le même évènement se déroulait à Lyon. Donc, j'y suis allée.


La bleue entre dans le temple  
Première impression : l'accueil. Les dames de l'accueil, dont tu découvres un peu plus tard qu'elles sont bibliothécaires comme toi, sont affables. Elles te donnent plein de brochures qui pèsent une tonne dans un tote-bag au chiffre de l'ABF (dont le catalogue de XXX, merci bien, mais je l'ai déjà au boulot...) ainsi que ce qui restera ensuite pendu à côté de ton bureau, tel un trophée, des mois (voire des années !) durant : ton badge de congressiste
Celui où ton nom et ta bibliothèque d'origine sont indiqués. Celui que ton interlocuteur regarde quand il n'a pas la moindre idée de qui tu es. 
Et parfois, cela ne l'aide pas du tout, parce qu'évidemment, sur mon badge, il n'était pas écrit : « Bouille, bibliothécaire forumeuse et atrabilaire bien connue de trois ou quatre clampins sur Agorabib » (non, je ne vous dirai pas ce qui était vraiment écrit).
Ce qui a donné des scènes tout à fait savoureuses avec quelques bibliothécaires qui essayaient de comprendre pourquoi ma conversation leur paraissait familière alors qu'ils ne m'avaient jamais vue.
Non, je ne donnerai pas de nom, parce que ce serait bas, petit, vil et mesquin. Or, je suis un digne pingouin. Mais si vous insistez, il se pourrait que je lâche un nom ou deux en commentaires...

 
La bleue travaille
Ensuite, j'ai suivi des conférences. Toutes les conférences auxquelles j'étais inscrite. Et, non, je ne suis pas partie en goguette faire des emplettes dans le marais pendant mon séjour parisien, comme me l'avait pourtant conseillé un collègue dont, pudiquement, je tairai le nom.
J'étais bien sagement assise dans le hall 5 de la Porte de Versailles, à écouter religieusement les intervenantes (il y avait bien quelques hommes, hein, mais pas beaucoup), à prendre des notes, et parfois même à poser des questions. 
Je suis un modèle de sérieux et d'application. 
Bon, en même temps je prenais quelques photos et je postais quelques commentaires sur Facebook. Mais quand même, hein, j'ai été raisonnable.
Les thématiques que j'ai suivies (l'acquisition des compétences et le travail avec les politiques) m'ont beaucoup intéressées. Je suis ou j'ai été confrontée à ces problématiques durant ma (encore courte) carrière, et j'ai reçu quelques réponses, qui, quand elles n'étaient pas applicables immédiatement, étaient au moins inspirantes.
Je me suis intéressée au travail de la commission legothèque, qui fait écho à des expériences vécues récemment dans l'établissement où je travaille, particulièrement sur l'inclusion des minorités sexuelles et la problématique du genre.
J'ai particulièrement apprécié la dernière table ronde sur la politisation des rapports professionnels, dans Les sujets qui fâchent, durant laquelle nous avons échangé nos expériences souvent invraisemblables, parfois effarantes, dans nos relations avec nos élus de tutelle. Un moment précieux de catharsis, mais aussi de réflexion sur les solutions à envisager pour éviter certaines situations.

 
La bleue observe
Bon, et puis je me suis baladée sur l'avenue dans les allées entre les conférences, lorgnant les stands de fournisseurs, tombant sur des gens connus que je ne pensais pas trouver si loin de chez eux, et faisant connaissance dans la vraie vie avec des gens que je connaissais non d’Ève et d'Adam, mais de Facebook et d'Agorabib, les nouveaux horizons sociaux du bibliothécaire. 
C'est un moment unique que de discuter aimablement avec un collègue rencontré sur le web mais jamais en vrai, et de l'entendre dire au bout d'un moment, alors qu'on évoque, entre autres, notre forum préféré : « hey, mais c'est toi, Bouille ? ». Et moi, acquiesçant, rougissante et balbutiante, un peu gênée aux entournures, tout de même... Mais aussi - soyons honnête - flattée.


J'ai également assisté à l'Assemblée Générale de l'ABF. Enfin, je suis arrivée 30mn en retard, mais vu que ça dure 2h30, hein...
J'ai trouvé intéressant de voir à quoi ressemblait le compte-rendu d'activité d'une asso aussi grande et aussi importante sur le plan national pour notre métier. 
De savoir que les subventions de l'état avaient tellement baissé que l'asso fonctionne désormais totalement à perte, en puisant dans ses réserves, et que cela ne s'améliorera que si plus de bibliothécaires y adhèrent.
De constater que les questions étaient posées dans le calme, que les débats étaient sereins, bref, que personne ne se tapait dessus en public.
De vérifier, à mon plus grand plaisir, que le bureau national de l'ABF n'a pas volé sa réputation humoristique, et que les interventions de la Ligue Majeure d'Improvisation étaient à mourir de rire. 
Une mention spéciale au faux commissaire aux comptes, évoquant la ligne 129 (?) du bilan comptable où il était question du paiement d'une troupe de Chippendales de plus de 1m90 pour l'anniversaire de la Présidente... Mais aussi à la fausse ABF, Association des Brasseurs Français, dont les deux membres ivres morts louaient les bienfaits de leur action. 
C'était vraiment très drôle.


La bleue a fêté ça...
En terminant son congrès par un demi, en terrasse, sous le soleil, avec des tas de gens sympathiques qu'elle n'avait jamais rencontré avant.
Elle espère bien recommencer une prochaine année.

Au fait, le thème de l'an prochain, à Strasbourg, sera La tension créatrice.
Accrochez-vous aux branches, ça va décoiffer !



Congrès ABF 2014



samedi 14 juin 2014

Un peu de pédagogie [1] : le désherbage en bibliothèque

Mais de quoi tu parles, Bouille ?


Une bibliothèque, c'est un bâtiment. Avec des murs, et un toit. Si.
Comme tout bâtiment, on n'entreprend pas tous les quatre matins de l'agrandir. D'abord parce que ça coûte un bras, un oeil et une réputation à une mandature, et ensuite parce que ça fait plein de saletés partout, tellement de saletés qu'il faut déménager son contenu durant les travaux (documents, usagers et bibliothécaires - quoique les derniers, hein, si on pouvait les ensevelir...).
Partant de ce constat, on comprendra donc un fait tout simple : on évite absolument d'avoir besoin d'agrandir trop souvent une bibliothèque.


Une bibliothèque, c'est aussi un lieu de vie culturelle, où on met à disposition des usagers une offre régulièrement actualisée. Genre, si on n'y trouve pas le dernier Marc Lévy, c'est qu'il y a vraiment un problème. Idem pour la dernière production de J.J. Abrams.
Donc, les bibliothèques disposent d'un budget annuel dit "d'acquisition", qui permettent aux bibliothécaires d'acheter des nouveautés. Il y a environ 270 000 livres qui sortent chaque année (je ne parle même pas des DVD et des CD...), et les bibliothécaires puisent dans ce vivier pour maintenir l'actualisation des fonds de la bibliothèque.

Vous voyez où je veux en venir ?
Si, si, je suis sûre que vous voyez.
Des murs qui ne bougent pas + des achats constants de nouveautés = ?
Au bout d'un moment, ça déborde. 
Tout simplement.

Donc, histoire d'éviter le débordement, il existe un truc de bibliothécaire. Cela s'appelle le désherbage. Le désherbage en bibliothèque, c'est le même qu'en jardinage : il s'agit d'enlever les mauvaises herbes.
Le chiendent et l'ortie de la bibliothèque, ce sont les livres abîmés, tâchés, déchirés, CD et DVD rayés ou cassés, et tous ceux au contenu obsolète ou qui ne présentent plus d'intérêt pour les usagers. 
Toutes les bibliothèques publiques désherbent (les patrimoniales un peu moins que les autres, certes).


Comment tu fais ça ? 

Réponse : difficilement.

Quand il y a un peu de mauvaises herbes, on y va brin d'herbe par brin d'herbe, et quand il y en a beaucoup, on utilise le roundup. Oui, le méchant truc de Monsanto qui désertifie les plates-bandes.
Il va sans dire que la deuxième solution est nettement plus radicale, et bien plus choquante à l'oeil nu et candide du péquin moyen.
Un bon bibliothécaire va donc, de préférence, utiliser la première solution : un désherbage progressif et continu, qui ôte peu à peu des collections ses rebuts. Grosso modo, il enlèvera autant de documents qu'il en a acheté dans l'année.

Le problème, c'est que pour se débarrasser de ces documents, il faut que le bibliothécaire en obtienne l'autorisation officielle. Une question de droit : on ne jette pas un bien public comme une peau de banane.
Pour cela, il faut faire passer en conseil municipal/intercommunal/général une délibération autorisant les bibliothécaires à effectuer le désherbage. On trouve un modèle de délibération sur le site de l'ADBDP. 

L'autre problème, c'est que cette autorisation est accordée - quand elle est accordée -  bien souvent au compte goutte, avec pléthore de questions suspicieuses sur le sort et la destination des documents désherbés, et pourquoi, et comment vous les choisissez, et puis, on ne jette pas un livre ! (ben non, on ne les jette pas : on les mange).

Il n'est donc pas rare que les bibliothécaires ne puissent se débarrasser officiellement de ces rebuts qu'une fois de temps en temps, et non de manière continue comme le bon sens le commanderait. Et que, par conséquent, ils doivent entasser pendant des mois - voire des années -, dans des coins improbables du bâtiment, des milliers de documents en attendant l'Autorisation. 
Et quand ils sortent enfin au grand jour, leur quantité impressionne. Alors, lorsqu'on les donne, on les vend ou on les jette, ils attirent immanquablement l'oeil du citoyen vertueux, qui, une fois sur deux, se met à pousser des cris d'orfraie. 
De préférence en présence d'un élu local...
Bref, le serpent se mord la queue.




Pour les non-bibliothécaires


A ceux qui seraient tombés en ces lieux par accident (citoyens lambda ou élus locaux), sachez que jeter un livre n'est pas un sacrilège
L'époque où l'objet livre était aussi précieux qu'un trésor est révolu : 
  • parce que l'édition est de nos jours pléthorique, 
  • et parce qu'on ne parle pas du contenu, mais du contenant.
Quand on met au recyclage une édition de 1964 de La peau de chagrin de Balzac, on ne jette pas l'oeuvre de Balzac. On jette un vieux détritus de  papier, abîmé par des décennies de consultation et de prêt par des centaines, voire des milliers de gens, et on le remplace par une édition neuve du même texte. En papier, ou en format numérique. Bref, l'oeuvre est intacte.
Un livre, dans une bibliothèque publique, est un bien commun, pas un bien personnel. Il n'a d'autre mission que son utilité. Il sera apprécié, parfois chéri, par un certain nombre de personnes, lecteurs et bibliothécaires. Mais il n'appartient en propre à personne.
Et puis, essayez donc de trouver l'utilité d'un livre sur la géographie de l'URSS des années 80 dans un fonds documentaire pour enfants. A part donner de fausses informations auxdits bambins, qui se taperont une tôle à leur exposé « parce que c'était écrit dans le livre de la bibliothèque »...

Pour les plus suspicieux quant à la légalité du désherbage, allez donc voir la fiche de l'ENSSIB sur le désherbage, dont voici un extrait :
« Depuis la publication du Code général de la propriété des personnes publiques en 2006, seuls « les documents anciens, rares ou précieux des bibliothèques » font désormais partie du domaine public [...]. Les autres documents, c’est-à-dire les collections courantes, principaux objets visés par les campagnes de désherbage, relèvent du domaine privé. Ils sont aliénables et peuvent donc être facilement retirés de la bibliothèque, à condition d’en établir une liste. »


Tiens, je suis bonne, je vous donne quelques trucs et astuces


La bonne manière de faire passer le désherbage, c'est d'abord de faire voter une délibération qui autorise explicitement cette pratique de façon continue, sans limite de durée dans le temps ni de quantité de documents éliminés. 
Cela demande un peu de pédagogie vis-à-vis des élus, mais une fois qu'on a fait comprendre tout ce qui précède aux bonnes personnes, ça passe. J'ai pas dit « les doigts dans le nez ».
Et on a enfin un outil de travail utile et pertinent.
Merci, non, pas d'autographe. Mon humilité en souffrirait.

Ensuite, étant donné que les bibliothécaires ont très rarement du temps à perdre, ils/elles ont besoin de se débarrasser rapidement de ces documents. 

Pour cela, trois solutions :
  • la plus politiquement correcte : trouver une association qui vient récupérer régulièrement les livres encore en bon état et pas trop obsolètes. Belle solution, mais attention : elle est quasiment impraticable. D'abord, parce qu'il n'y a presque pas d'associations qui se déplace pour récupérer les bouquins. En général, on doit leur apporter (et on a vraiment autre chose à faire de nos journées de travail). Ensuite, parce que les livres qu'on retire des rayons sont presque toujours soit en très mauvais état, soit obsolètes. Et enfin, parce ces associations cherchent souvent un certain type de documents que nous ne sommes pas souvent en mesure de fournir.
  • la plus efficace mais la moins bien perçue : on jette les livres abîmés dans les poubelles de tri ou on les fait amener à la déchetterie par les services techniques. Et oui, quand l’œuvre est importante, on la rachète !
  • la plus maligne : on met à disposition des usagers, toute l'année, une caisse de livres désherbés en bon état. Souvent, ils sont obsolètes, mais on a toujours des collectionneurs nostalgiques...
 
Bien entendu, nous ne vivons pas dans un monde idéal, et bien souvent on n'a pas le temps de désherber, ou pire, on n'a pas les moyens de racheter les documents qui méritent de l'être, ce qui nous freine très souvent dans nos opérations de désherbage.


A ce dernier argument, je répondrai ce qu'une sage bibliothécaire m'avait dit aux débuts de ma carrière : 

« Ma fille, rien n'est plus parlant qu'une étagère vide.
Si tu gardes des vieux bouquins pour avoir au moins un livre sur chaque sujet, tu peux être sûre de deux choses :
  1. lesdits bouquins ne sortiront jamais, parce qu'ils sont trop vieux (et souvent obsolètes, ce qui est très ennuyeux)
  2. comme ils remplissent les étagères, jamais un élu local ne te croira quand tu diras que la bibliothèque a besoin de plus d'argent pour acheter des nouveaux documents.
Donc, vide tes étagères de tous les livres qui n'y ont plus leur place ».


Sur ces bonnes paroles, je vous laisse méditer, et je m'en vais continuer à désherber.

jeudi 1 mai 2014

Marronnier des bibliothèques [1] : la période post-électorale

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Qu'est-ce qu'on rigole en ces temps de renouveau électoral ! 
On le sait, plein de communes de gauche sont passées à droite, voire plus à droite. L'inverse a été parfois vrai. 
Bref, nous autres bibliothécaires territoriaux nous retrouvons bien souvent avec une nouvelle équipe de conseillers municipaux à... comment dire... hum. Former.

Oh, les nouveaux élus pensent devenir gestionnaire de la commune, ainsi qu'il est de leur rôle légal et démocratique ? 
Nous, nous savons que nous allons devoir les gérer, avec doigté, histoire qu'ils ne fassent pas trop de conneries. 

Je vous vois sauter au plafond, là bas, au fond à droite. A gauche aussi d'ailleurs. Tiens, tout le premier rang a les cheveux dressés sur la tête. Serais-je en train de dire tout bas ce que personne n'a le droit de penser tout haut ? (Comprenne qui voudra).
En fait, ce que je dis, là, c'est ce qu'une majorité d'agents territoriaux pensent des élus qui les cornaquent. Pas les chefs de service, hein, ils sont plus intelligents que ça. Ou du moins, s'ils le pensent, ils ne le disent pas.
(Les élus pensent la même chose de nous). 
(Les relations entre les agents des services de la collectivité et les élus ne sont pas toujours roses). 
(C'est un euphémisme).


Eh oui. La démocratie appliquée est loin d'être aussi utopique que l'idée qu'on s'en fait. Déjà au 4e siècle avant JC, nos amis les Athéniens, inventeurs de la démocratie, devaient payer les citoyens pour qu'ils viennent au débat sur l'Agora, à peine un siècle après l'invention du système. Ce n'est pas joli-joli, ça, n'est-ce pas ?


Pour en revenir à nos moutons, les bibliothèques publiques sont plongées dans une situation paradoxale, et parfois ubuesque. 

Elles sont l'émanation de la volonté politique, c'est à dire du peuple, puisque nous sommes en démocratie. Elle sont nées soit de volonté nationale (bibliothèque nationale, bibliothèques universitaires et départementales), soit de la volonté politique locale - les bibliothèques municipales et intercommunales.
Elles sont créées pour apporter à la population des services en matière de culture, d'information, de formation. Elles sont un lieu d'échange non-marchand. Pour autant, elles représentent un coût élevé pour la collectivité. Oui, oui, la culture a un coût :
  • L'entretien des bâtiments : chauffage, électricité, réparations et rénovations, achat et remplacement du mobilier.
  • Les fonds documentaires : livres, CDs, DVDs, ressources numériques, à renouveler dans une proportion de 10% chaque année. 
  • Le personnel : bibliothécaires, à former et reformer. Parce que le métier de bibliothécaire nécessite une mise à jour constante de ses savoirs-faire, en raison de la rapidité d'évolution des outils de médiation utilisés.
Bref, les bibliothèques naissent et vivent de la volonté politique, des souhaits des élus, de l'argent qu'ils veulent ou peuvent y consacrer.

Mais la gestion de ces bibliothèques est déléguée aux personnes compétentes. Un-e président de la République ou un-e Maire ne possède que rarement les qualités requises, et n'a pas le temps de s'en occuper de toute façon.
Ces personnes compétentes sont des bibliothécaires. Des gens dont c'est le métier. Qui se sont formés pour l'exercer, comme d'autres se forment pour devenir experts-comptable, ingénieurs informatique ou avocats. Bref, des spécialistes.
Comme ce sont des spécialistes, ils savent ce qu'il faut faire, ou ce qu'il ne faut pas faire, suivant le contexte.

Par exemple, un bibliothécaire sait très bien qu'un Maire d'une commune de 4000 habitants limitrophe d'une grande agglomération, qui souhaite faire de sa bibliothèque municipale de 400m² une bibliothèque patrimoniale avec silos de conservation à température et hygrométrie ambiante, parce qu'il ne veut pas entendre parler de désherbage et encore moins de pilon, ce bibliothécaire, disais-je, sait que le Maire se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'à la clavicule. Que son projet est intenable financièrement et qu'il n'a strictement aucune pertinence ni intérêt pour la population de la commune.

Autre exemple : un bibliothécaire qui travaille pour un territoire de 30 000 habitants, à qui les élus ôtent 40% du budget d'acquisition ou bien qui décident de ne pas remplacer un responsable de département dont le poste exige des compétences particulières, ce bibliothécaire sait que la bibliothèque file un très mauvais coton. Le public désertera ses murs en un temps record, faute de renouvellement suffisant des fonds ou de personnel qualifié pour effectuer des sélections et une programmation pertinentes. La bibliothèque va péricliter, entrant dans un cercle vicieux : moins de monde, donc moins de budget et moins de personnel, donc encore moins de monde... Et des habitants mécontents, quoi qu'il arrive.


Le bibliothécaire le sait. Mais l'élu nouvellement arrivé non seulement ne le sait pas, mais ne le croit pas. A cause du déficit d'image professionnelle dont nous souffrons (voir l'article précédent).
Pour chaque nouvel élu délégué à la lecture publique, un directeur de bibliothèque doit donc s'atteler à la tâche délicate de créer une relation de confiance suffisante pour faire en sorte que l'élu croie ce que le bibliothécaire sait.
Ubuesque, vous dis-je !


Comme évoqué en commentaire dans un précédent billet par mon bon ami Ferris, l'établissement de la confiance est la partie la plus essentielle des périodes post-électorales. 
Et à chaque nouvel élu, on recommence. On est en butte au mieux, à l'indifférence, trop souvent à l'incrédulité, et parfois à l'agressivité. 
Oui, parce qu'en plus, les élus sont rarement (et inexplicablement) usagers des bibliothèques.
C'est une situation d'autant plus exaspérante que si d'aventure l'élu finit par comprendre et faire confiance au personnel de la bibliothèque, il arrive qu'il ne puisse pas répondre à la demande. Et oui, on sait bien que l'argent ne sort pas de la botte du conseil municipal. On n'est pas idiots. Quoique.

C'est pourquoi, d'un point de vue personnel, je ne préfère pas être directrice de bibliothèque. J'enverrais trop facilement mon élu de référence s'éclater la tête contre le mur, après un croche-pied et un side-kick bien senti dans le bas du dos. Il faut faire preuve d'une patience et d'un sens de la pédagogie développés. Il faut avaler des couleuvres invraisemblables.

Alors, dites-moi, chers collègues directeurs de bibliothèque, comment parvenez-vous à tenir votre rôle sans jamais vous rendre coupable de meurtre sur les élus ? ...ou sur vos subordonnés qui, comme moi, adorent semer la merde.